Critique
Titre original : The Sixth Sense
Sixième Sens
Sixième Sens, en 1999, est ce thriller surnaturel qu'on a réduit à son twist final, ce qui est juste, parce qu'il n'y a à peu près rien d'autre à dire à son sujet. M. Night Shyamalan, alors jeune cinéaste indien, dépose dans la culture américaine son premier coup de poker : un enfant qui voit des morts, un psychologue qui essaie de l'aider, une révélation finale, et tout l'édifice s'effondre rétrospectivement avec la satisfaction de l'horloger amateur. Bruce Willis, qu'on a hier sorti de sa tour à Los Angeles, joue ici un psychologue de Philadelphie avec sa nuance habituelle (deux : sérieux, légèrement déprimé). Haley Joel Osment, dans le rôle de Cole, livre une performance si calibrée pour les Oscars qu'elle ressemble à un programme informatique pour récolter des nominations.
La fameuse réplique 'I see dead people', murmurée à voix basse par l'enfant, est devenue une icône de la culture pop, ce qui constitue le meilleur indice de la pauvreté lexicale de la dite culture pop. Le twist final, où le spectateur découvre que le psychologue était mort depuis le début, fonctionne à condition de n'avoir jamais regardé le film avec un peu d'attention : il y a au moins six indices appuyés disséminés dans les scènes précédentes (la femme qui ne lui répond pas, la porte du sous-sol qu'il n'arrive pas à ouvrir, etc.), tellement appuyés que la révélation devrait apparaître comme un confort plutôt que comme un choc. Mais comme on n'avait pas l'habitude d'être attentif aux thrillers américains de la fin des années 1990, le truc a fonctionné.
Shyamalan a depuis recyclé le même dispositif dans la moitié de ses films suivants, avec un succès décroissant qui n'a pas remis en cause le statut culte du premier. C'est typique : le spectateur est prêt à pardonner cinq fois la même recette à un cinéaste à condition qu'elle ait fonctionné une fois. Toni Collette, en mère célibataire débordée, est en réalité la meilleure chose du film ; elle est la seule à jouer une émotion qui ne soit pas directement annexée par un truc de scénario. La scène de la voiture, où elle parle à son fils, dure trois minutes et constitue à peu près 80% de la valeur émotionnelle du film. Le reste est de la mécanique.
1999, c'est l'année des fusillades de Columbine, c'est l'angoisse millénariste, c'est le bug de l'an 2000 qui n'arrivera pas. Le pays était traversé d'angoisses très concrètes et culturellement importantes ; le film, lui, parlait de fantômes du XIXe siècle qui tirent les manteaux des enfants pour qu'on les voie. Les deux peurs n'avaient à peu près rien à voir, ce qui est, en soi, une information.
🎬 Le saviez-vous ?
Haley Joel Osment aurait insisté à neuf ans pour qu'on lui retire toutes les répliques où il devait sourire, persuadé qu'un enfant qui voit des morts ne devait jamais avoir 'la moindre étincelle de joie' ; Shyamalan a accepté pour ne pas le contrarier.