Scarface
Scarface, en 1983, est cette ode au capitalisme criminel que Brian De Palma a accouchée à partir d'un script d'Oliver Stone et d'une performance d'Al Pacino qu'on a définie comme légendaire alors qu'elle se résume à 'crier en accent cubain'. Tony Montana, réfugié cubain devenu baron de la drogue à Miami, est devenu un personnage iconique pour les rappeurs, les adolescents qui collent des affiches dans leur chambre et les directeurs marketing qui ont besoin d'un visage pour leurs campagnes 'gangster chic'. Pacino, qui n'avait jamais entendu parler de la subtilité, joue le personnage en escalier permanent : il commence à 80% d'intensité, finit à 200%, et la critique a appelé cela 'arc dramatique'.
La fameuse fusillade finale, où Tony Montana défend sa villa avec un fusil mitrailleur en hurlant 'Say hello to my little friend !', est filmée comme un sommet du cinéma d'action et constitue, en réalité, une scène de jeu vidéo en costume Versace. La scène de la tronçonneuse dans la salle de bain au début du film, qu'on a interdite dans plusieurs pays, est devenue célèbre pour sa violence présumée alors qu'elle ne montre presque rien : la tronçonneuse rugit, du sang gicle hors-champ, c'est tout. La réputation a fait le reste.
Le film se présente comme une critique du rêve américain — l'immigré qui parvient au sommet par le crime et qui en meurt — mais cette critique est tellement enrobée d'admiration esthétique pour le luxe et la violence qu'elle se neutralise elle-même. Tony Montana est filmé avec amour : ses costumes, sa villa, son tigre, sa baignoire en marbre, sa montagne de cocaïne, son fauteuil. Quand il meurt, c'est dans une fontaine en marbre, de la cocaïne plein le visage, à l'image stylisée comme une statue baroque. La critique du rêve américain est faite avec les outils du publi-reportage immobilier.
1983, c'est l'année où Reagan annonce la guerre contre la drogue, c'est l'année où l'épidémie de crack commence à ravager les quartiers noirs des villes américaines. Le réel produisait sa propre catastrophe sociale, dont les victimes étaient principalement des Afro-Américains. De Palma, lui, racontait l'histoire d'un Cubain blanc qui devenait riche en vendant la même substance, et il transformait sa chute en monument. Le décalage racial entre la fiction admirée et la réalité vécue mériterait qu'on s'y attarde.
🎬 Le saviez-vous ?
Al Pacino aurait insisté pour avoir un perroquet sur le plateau pendant trois semaines, prétendant qu'il l'aidait à 'retrouver son intonation cubaine' ; aucun perroquet n'a jamais été cubain.