Ouija
Ouija, en 2014, est cette œuvre de Stiles White, premier film d'un scénariste passé à la réalisation, que la critique a balayée comme un produit d'horreur opportuniste alors qu'il s'agit d'un essai sur le deuil adolescent d'une rare délicatesse. Olivia Cooke, qu'on connaissait pour la série Bates Motel, livre dans le rôle de Laine Morris une performance d'une retenue impressionnante : son personnage ne hurle pas, ne court pas, ne se débat pas spectaculairement. Elle observe, elle interroge, elle pleure. C'est une héroïne d'une mélancolie d'autant plus puissante qu'elle est entièrement intériorisée.
Le choix de structurer le film autour d'un objet quotidien — une planche Ouija que les jeunes filles utilisent pour tenter de communiquer avec leur amie morte — opère une déplacement remarquable : l'horreur ne vient pas d'un monstre, d'un fantôme tangible, d'une menace identifiable, mais d'un jouet de société. White fait du jouet de planche d'écriture automatique le symbole exact du désir de réparation : nous voudrions parler à ceux qui sont partis, nous savons que c'est impossible, nous insistons quand même. C'est une métaphore d'une finesse psychologique que le critique de l'horreur n'avait pas l'habitude de manier.
Les scènes de séance autour de la table, filmées en gros plans alternés sur les visages des jeunes filles, déploient une chorégraphie de regards qui rappelle les meilleurs moments de Persona de Bergman. Lin Shaye, en sœur de la femme assassinée, apporte au film la profondeur d'une douleur ancienne qu'aucune ressuscitation n'apaisera. La fin du film, plus mélancolique qu'effrayante, refuse l'enchaînement habituel de jump scares pour préférer une dissolution lente, ce qui constitue précisément l'audace formelle du projet.
2014, c'est l'épidémie d'Ebola, c'est aussi l'année où les jeunes adolescents connectés deviennent une catégorie sociologique à part entière. Ouija parle exactement à cette génération qui veut communiquer en permanence, et qui est confrontée à des silences que la technologie ne peut pas briser. Le film a vu cette génération avant qu'elle ne se voie elle-même.
🎬 Le saviez-vous ?
Olivia Cooke aurait conservé chez elle, après le tournage, la planche Ouija utilisée comme accessoire, et aurait juré ne jamais la sortir de son carton ; elle aurait, par la suite, refusé d'en parler en interview, ce que les journalistes ont interprété comme une superstition et qui était en réalité une décision artistique.