Memento
Memento, en 2000, est ce film de Christopher Nolan qu'on a applaudi pour avoir raconté son histoire à l'envers, comme s'il s'agissait d'un coup de génie qu'aucun écolier n'avait jamais imaginé. Guy Pearce y joue un homme qui a perdu la mémoire à court terme et qui essaie de retrouver l'assassin de sa femme en couvrant son corps de tatouages d'indices. C'est une idée ; c'est une idée qui aurait fait un excellent court-métrage. En long-métrage, on en arrive à un objet où chaque scène doit être suivie en marche arrière par le spectateur, ce que la critique a appelé 'expérience immersive' et qu'on appellerait dans toute autre circonstance 'pénible exercice de comptabilité narrative'.
Guy Pearce livre une performance sérieuse, ce qui est admirable étant donné qu'il doit jouer la même scène vingt fois dans des éclairages légèrement différents. Carrie-Anne Moss et Joe Pantoliano composent autour de lui des personnages qui mentent, manipulent, trahissent, dans un film qui se présente comme une réflexion sur la vérité et qui démontre surtout que toute vérité est révocable selon l'ordre dans lequel on la fait monter. Nolan signe ici sa première grande œuvre 'auteur', c'est-à-dire la première où il a exposé un dispositif comme s'il s'agissait d'un sujet.
La structure inversée a un mérite : elle permet de cacher l'évidence de la résolution. Si on le racontait dans l'ordre chronologique, on découvrirait que c'est une histoire de vengeance assez ordinaire avec un héros pas très fiable. Renversé, le récit acquiert une fausse profondeur philosophique, et tout le monde sort de la salle persuadé d'avoir vu un commentaire sur la mémoire, l'identité, la vérité, alors qu'on a vu un thriller en mode rewind. Les tatouages couvrant le corps du héros sont devenus une icône visuelle ; le maquilleur méritait probablement plus de crédits que l'écran ne lui en a donné.
2000, c'est l'élection présidentielle américaine la plus contestée du siècle, avec un recompte en Floride qui a mis le pays au bord d'une crise institutionnelle. Pendant que la démocratie réelle se demandait dans quel ordre il fallait recompter les bulletins, Nolan demandait à son public dans quel ordre il fallait reconstruire un meurtre. La métaphore aurait pu être tirée vers du grand cinéma politique ; ce n'était évidemment pas l'ambition.
🎬 Le saviez-vous ?
Christopher Nolan aurait demandé que le scénario soit lu aux acteurs dans l'ordre inverse pendant les répétitions, persuadé qu'ils auraient ainsi 'la même expérience phénoménologique que le spectateur' ; aucun acteur ne s'est senti concerné par cette préoccupation.