Critique
Titre original : Gulliver's Travels
Les Voyages de Gulliver
Les Voyages de Gulliver, en 2010, est cette adaptation de Rob Letterman avec Jack Black que la critique anglo-saxonne a rejetée avec une violence disproportionnée, refusant de voir qu'il s'agissait d'une lecture postmoderne de l'œuvre de Jonathan Swift d'une grande pertinence. Black, qu'on a tellement reproché de ne pas être à la hauteur littéraire du texte original, livre en réalité une performance qui dialogue subtilement avec son propre statut de star comique : il joue Gulliver comme un Américain moyen catapulté chez les Lilliputiens, exactement comme Jack Black est régulièrement catapulté dans des projets ambitieux où sa présence détonne.
Letterman, cinéaste d'animation passé au cinéma de prises de vues réelles, déploie ici une virtuosité technique remarquable : les Lilliputiens sont filmés avec une attention au détail qui rappelle les meilleurs travaux de Peter Jackson sur le Hobbit, mais avec une économie de moyens qui force l'admiration. Emily Blunt, en princesse Mary, livre la performance la plus intéressante du film : elle est la seule à comprendre qu'on lui demande de jouer une héroïne de conte sans en avoir l'air, exercice de retrait qu'elle accomplit avec une pudeur britannique impeccable. Jason Segel, en plombier amoureux, apporte une fragilité masculine inattendue.
Les scènes où Gulliver, géant maladroit, apprend les codes sociaux de Lilliput, sont filmées comme des allégories de l'Amérique débarquant dans une vieille Europe qu'elle ne comprend pas. C'est une lecture politique du conte de Swift d'une rare audace, que personne, en 2010, n'a voulu identifier parce qu'on attendait du film qu'il soit un divertissement pour enfants. Le film est exactement cela ET ce qui dépasse cela ; il méritait d'être lu à plusieurs niveaux.
2010, c'est l'année où l'austérité grecque commence à fragiliser la zone euro, c'est-à-dire le moment où l'Amérique observe une vieille Europe en crise sans trop savoir comment réagir. Les Voyages de Gulliver capturent précisément ce regard américain perplexe : l'envie d'aider, l'incapacité à comprendre, la maladresse des grands corps qui s'agitent sans saisir les subtilités locales. C'est presque diplomatique.
🎬 Le saviez-vous ?
Jack Black aurait insisté pour effectuer ses propres cascades 'à l'échelle géante', refusant les doublures même pour les scènes où il devait soulever des Lilliputiens en plastique ; les assurances du film auraient renégocié leur contrat trois fois pour intégrer ces exigences.