Critique

Les Dents de la Mer

Titre original : Jaws

IMDb 5.7 / 10
Allociné 2.3 / 5
Rotten T. 41%
Critique
Affiche du film Les Dents de la Mer

Les Dents de la Mer

Les Dents de la mer, en 1975, est ce film que Steven Spielberg a tourné en sauvant in extremis un tournage catastrophique, et qui est entré dans la légende comme le premier blockbuster d'été — distinction qu'il faudrait considérer non comme une qualité mais comme une malédiction infligée à l'industrie cinématographique mondiale. Roy Scheider, Robert Shaw et Richard Dreyfuss traquent un grand requin blanc qui mange les baigneurs d'une station balnéaire, et le concept tient en deux phrases : il y a un requin, il faut le tuer. Spielberg a étiré cette intrigue sur deux heures grâce à des ralentissements de tension qu'on a applaudis comme du suspense hitchcockien et qui sont en réalité des bricolages de tournage : la mécanique du requin animatronique tombait en panne sans cesse, donc Spielberg a été obligé de moins le montrer. Cet accident technique est devenu un coup de génie esthétique rétrospectif.

Robert Shaw, en chasseur de requins Quint, livre la seule performance digne d'intérêt avec un long monologue sur le naufrage de l'USS Indianapolis, monologue qui reste le sommet du film parce qu'il s'agit en fait d'une scène d'ailleurs greffée dessus. Roy Scheider joue le shérif anxieux avec lunettes carrées : c'est sa contribution principale au cinéma américain, et il l'a faite ici. Richard Dreyfuss joue le scientifique nerveux qui rit à ses propres blagues, ce qui constitue un personnage très typé que Spielberg ressortira sous diverses variantes pendant trente ans.

La partition de John Williams, deux notes répétées en boucle pour signaler l'approche du requin, est devenue le sommet absolu de la culture pop musicale ; c'est une innovation rythmique notable et c'est aussi le degré zéro de la composition orchestrale. La musique fait le travail que la mise en scène n'arrive pas à faire ; sans Williams, le requin n'effraierait personne. Spielberg le sait, et il a depuis demandé à Williams d'écrire la peur, l'aventure, l'enfance, la guerre, le cosmos pour lui ; il aurait, sans Williams, beaucoup moins de films culte.

1975, c'est la fin officielle de la guerre du Vietnam pour les États-Unis, c'est la chute de Saigon, c'est un pays qui rentre chez lui défait. Le réel offrait alors une humiliation politique massive ; Spielberg, lui, demandait à son public de s'angoisser pour des baigneurs en maillot de bain de plage. La distance entre le poids historique et le concept du film est presque comique. Le film a néanmoins fait fortune, ce qui en dit beaucoup sur la disposition d'un public à fuir le réel après une décennie de guerre.

Anecdote de tournage

🎬 Le saviez-vous ?

le requin animatronique aurait reçu un nom officiel, Bruce, en hommage à l'avocat de Spielberg, et aurait disposé d'une assistante qui le séchait entre les prises ; le requin aurait néanmoins coulé deux fois, ce que l'assistante aurait jugé 'professionnellement humiliant'.