Critique
Titre original : Schindler's List
La Liste de Schindler
La Liste de Schindler, en 1993, est ce film qu'on n'a plus le droit de juger comme un film parce qu'il porte sur la Shoah, comme si l'extermination des Juifs d'Europe garantissait à elle seule la qualité d'une mise en scène. Spielberg dirige Liam Neeson, Ben Kingsley et Ralph Fiennes dans un noir et blanc somptueux, la couleur réservée à une petite fille en manteau rouge dont la symbolique est si lourde qu'elle aurait fait rougir un instituteur de l'entre-deux-guerres. Liam Neeson joue Schindler avec une transformation morale dont chaque étape semble surlignée au feutre orange par un script-doctor zélé. Ralph Fiennes campe un nazi tirant au fusil depuis son balcon, ce qui produit l'image culte de l'horreur banalisée et un dispositif visuel qu'on retrouve depuis dans toutes les séries premium ayant un budget brutalité.
Spielberg, conteur exceptionnel quand il filme des dinosaures, applique ici les mêmes recettes : montée musicale, gros plans larmoyants, scènes pivot calibrées. Le moment du discours final de Schindler, où il pleure sur sa montre qu'il aurait pu vendre pour sauver une personne de plus, est filmé comme une scène de fin de journal télévisé. C'est efficace ; c'est précisément le problème. La Shoah ne demandait pas d'être efficace ; elle demandait à être traversée sans confort. Spielberg ne traverse rien ; il aménage un parcours.
La bande-son de John Williams, lacrimosa permanent au violon, accompagne chaque plan d'une indication émotionnelle aussi subtile qu'un tampon administratif. La fin du film, où les survivants réels déposent des cailloux sur la tombe de Schindler en couleur, est un trait de communication d'un goût pour le moins discutable.
1993, c'est aussi la signature des accords d'Oslo entre Israéliens et Palestiniens. Pendant que le Proche-Orient bricolait laborieusement un avenir politique, Spielberg fabriquait une catharsis emballée pour le marché américain. La paix réelle s'écrivait au stylo sous tente de l'ONU ; Hollywood gagnait sept Oscars en larmes contrôlées.
🎬 Le saviez-vous ?
le manteau rouge de la petite fille aurait été repassé entre chaque prise par un assistant dédié, persuadé que la moindre froissure 'compromettrait l'allégorie internationale du sacrifice'.