Critique
Titre original : The Thin Red Line
La Ligne rouge
La Ligne rouge, en 1998, est ce film de Terrence Malick par lequel le cinéaste est revenu après vingt ans de silence pour livrer une méditation philosophique sur la bataille de Guadalcanal, et que la cinéphilie a accueilli en génuflexion sans interroger les conditions de production : Malick a tourné des centaines d'heures de pellicule, a doublé son budget, a fait défiler des dizaines d'acteurs (Sean Penn, Jim Caviezel, Nick Nolte, Adrien Brody, John Travolta, George Clooney) dont la plupart se sont retrouvés coupés au montage, et a livré un film de 170 minutes que personne n'a vraiment réussi à raconter en sortant de la salle.
La voix-off, ce dispositif que Malick utilise comme béquille narrative depuis Badlands, accompagne chaque plan d'une question rhétorique en chuchotement : 'Pourquoi la nature est-elle en guerre contre elle-même ?', 'Qui sommes-nous pour mourir ainsi ?', etc. C'est de la philosophie de carte postale qu'on a confondue avec de la méditation parce qu'elle était murmurée. Adrien Brody, à qui Malick avait promis le premier rôle, s'est retrouvé avec quelques minutes à l'écran et a découvert sa propre éviction lors de la première projection ; il en parle encore aujourd'hui comme d'une trahison.
Les plans de jungle, d'oiseaux, d'herbes hautes balayées par le vent, occupent à peu près 30% du film. C'est très beau ; c'est aussi un cinéaste qui n'a pas su décider quoi raconter et qui a compensé par de la contemplation. Sean Penn fait le sergent fatigué, Nick Nolte hurle dans un casque, Jim Caviezel regarde les arbres ; chacun est dans son propre film de Malick, et personne ne semble savoir qu'ils tournent dans le même.
1998, c'est aussi l'année où Saving Private Ryan sort. Spielberg propose la guerre vue d'en bas, dans la boue, dans le hurlement ; Malick propose la guerre vue d'en haut, dans le murmure, dans le philosophique. L'un fait pleurer ; l'autre fait dormir. La critique a couronné les deux.
🎬 Le saviez-vous ?
Terrence Malick aurait laissé pendant deux semaines de tournage une caméra fixée sur un arbre australien sans qu'aucun acteur n'apparaisse devant elle, persuadé que 'le temps cosmique avait besoin d'être enregistré indépendamment de l'humain' ; ces deux semaines de pellicule ont été perdues lors du déménagement du laboratoire de post-production.