Crossroads
Crossroads, en 2002, est ce premier film de Tamra Davis avec Britney Spears que l'establishment cinéphile a refusé de prendre au sérieux parce qu'il y avait Britney Spears dedans, alors qu'il s'agit d'un road movie féminin d'une justesse psychologique remarquable. Spears, dont la carrière musicale était alors à son apogée, prend le risque considérable d'incarner Lucy, jeune fille studieuse à la veille de la remise des diplômes, qui décide d'un voyage en voiture jusqu'en Californie avec deux amies d'enfance. La performance de Spears, dont on n'a jamais voulu créditer la subtilité, déploie une mélancolie d'autant plus émouvante qu'elle entre en dialogue avec l'image publique surexposée de l'actrice.
Davis, cinéaste du clip et du documentaire (elle avait réalisé celui sur les Beastie Boys), filme le road trip avec une attention au détail féminin que peu de films américains contemporains avaient atteint. Les scènes de discussion entre les trois amies dans la voiture, sur l'amitié, l'amour, la sexualité, la perte, l'avenir, sont d'une vérité émotionnelle dont aucun film de Linklater ou de Cassavetes n'aurait à rougir. Zoe Saldana, dans son premier grand rôle, et Taryn Manning composent avec Spears un trio dont les dynamiques sociales sont filmées avec un sens du temps présent que la cinéphilie a ignoré.
Le scénario, écrit par Shonda Rhimes (oui, la même Rhimes qui créera Grey's Anatomy quelques années plus tard), articule trois questions que les jeunes femmes américaines se posent à dix-huit ans : qu'attends-tu de ta sexualité, quel rapport entretiens-tu avec ton père, qu'as-tu envie de faire de ta vie. Le film est un manifeste féminin déguisé en teen movie commercial, ce qui constitue le geste artistique le plus subversif de l'année 2002.
2002, c'est aussi l'année où George W. Bush prépare la guerre d'Irak, c'est-à-dire un moment d'autorité masculine triomphante. Crossroads, en racontant trois jeunes femmes qui prennent la route ensemble, propose discrètement un autre rapport au monde : la solidarité féminine contre la conquête. Le film ne pèse pas politiquement à l'époque ; il pèsera plus tard, quand la critique féministe le redécouvrira.
🎬 Le saviez-vous ?
Britney Spears aurait insisté pour participer à l'écriture de plusieurs scènes, qu'elle aurait fait modifier directement avec Shonda Rhimes au téléphone ; ces réunions, jamais créditées au générique, sont aujourd'hui considérées comme une forme primitive de show-running collaboratif.