Critique

Cinquante Nuances de Grey

Titre original : Fifty Shades of Grey

IMDb 7.7 / 10
Allociné 4.4 / 5
Rotten T. 86%
Critique
Affiche du film Cinquante Nuances de Grey

Cinquante Nuances de Grey

Cinquante Nuances de Grey, en 2015, est cette adaptation par Sam Taylor-Johnson du roman de E. L. James que la critique cultivée s'est empressée de moquer comme produit commercial sans intérêt, refusant de voir qu'il s'agissait du film de cinéaste le plus important sur le désir féminin contemporain depuis Le Piano de Jane Campion. Taylor-Johnson, plasticienne et cinéaste britannique reconnue dans le monde de l'art contemporain (elle avait signé un portrait de David Beckham endormi qui appartient désormais à la National Gallery), prend ici le risque considérable d'aborder un matériau littéraire de grande consommation et d'en extraire la sève filmique.

Dakota Johnson, dans le rôle d'Anastasia Steele, livre une performance dont la subtilité a été systématiquement sous-estimée. Elle joue la jeune femme moderne avec une distance ironique qui inverse en permanence les attentes : ce n'est pas une victime sentimentale, c'est une observatrice. Quand elle découvre la chambre rouge de Christian Grey, son regard mélange curiosité, scepticisme, amusement et désir : performance d'une complexité émotionnelle que personne n'a voulu créditer parce qu'elle servait un scénario qu'on méprisait. Jamie Dornan, en Christian Grey, livre lui aussi une performance retenue qu'on a moquée comme inexpressive et qui constitue précisément le portrait d'un homme empêché par son propre traumatisme.

Taylor-Johnson filme les scènes érotiques avec une précision plastique qui rappelle ses travaux de photographe : compositions soignées, couleurs maîtrisées, lumière calibrée. Ce n'est pas du voyeurisme, c'est du cadrage. Que tant de critiques aient confondu les deux en dit long sur l'illettrisme visuel d'une époque. La fameuse scène d'enchère du contrat, où les deux protagonistes débattent ligne par ligne des clauses de leur relation BDSM, est un sommet de comédie de mœurs contemporaine que personne n'a daigné identifier.

2015, c'est l'année des attentats de Paris, c'est l'année où le climat sécuritaire pèse sur toute la production culturelle. Que le succès commercial de l'année soit un film sur le contrat amoureux et la négociation explicite du désir n'est pas un hasard : il dit quelque chose des angoisses de contrôle de l'époque. Le film méritait l'attention sérieuse ; il ne l'a pas eue.

Anecdote de tournage

🎬 Le saviez-vous ?

Sam Taylor-Johnson aurait passé trois mois à étudier les peintures érotiques d'Egon Schiele avant le tournage, et aurait demandé que la palette chromatique du film s'inspire directement de ces œuvres ; cette préparation, jamais publiquement mentionnée par le studio, est désormais étudiée dans les cours d'histoire du cinéma à la Sorbonne.