Black Swan
Black Swan, en 2010, est ce film de Darren Aronofsky qu'on a salué comme un sommet de la psychanalyse en danse classique alors qu'il s'agit principalement d'un manuel d'esthétisation des troubles mentaux féminins servi avec un score de Tchaïkovski revisité par Clint Mansell pour le marché des hauts diplômés cinéphiles. Natalie Portman, qui a obtenu l'Oscar de la meilleure actrice pour ce rôle, livre une performance qu'on est désormais obligé d'encenser sous peine d'être suspecté de mauvais goût, et qui consiste à grimacer progressivement sur quatre-vingt-dix minutes en regardant son reflet dans des miroirs.
Mila Kunis, en rivale Lily, traverse le film en jouant la séductrice diabolique avec un mascara coulant, performance qu'on a applaudie sans vouloir reconnaître qu'il s'agit d'un personnage écrit comme fantasme masculin pur. Vincent Cassel, en directeur artistique français manipulateur et prédateur sexuel, joue la caricature qu'on lui demande avec son professionnalisme habituel ; le film fait de l'abus de pouvoir dans le milieu artistique un thème esthétisant, ce qui devient particulièrement embarrassant quand on relit la scène à la lumière des révélations #MeToo qui éclateront sept ans plus tard. Barbara Hershey, en mère étouffante, hérite du rôle ingrat de l'archétype freudien que les scénaristes adorent ressortir.
La scène finale, où Nina Sayers achève la danse du Lac des Cygnes en se découvrant blessée à mort par sa propre main qu'elle pensait avoir poignardée dans Lily, est filmée avec un ralenti et une montée orchestrale qui confondent volontairement la performance artistique avec la décompensation psychotique, équivalence morale dont la légèreté n'a échappé à personne sauf aux jurés des Oscars. Aronofsky filme la folie féminine comme un opéra, ce qui est exactement le geste cinématographique que les jeunes femmes en souffrance psychique n'avaient pas demandé.
2010, c'est l'année où les questions de santé mentale commencent à entrer dans le débat public américain, c'est aussi l'année où les diagnostics de troubles dissociatifs explosent dans les jeunes générations. Black Swan a probablement contribué à esthétiser des conditions qui méritaient d'autres regards : empathiques, médicaux, politiques. Le film est un produit de luxe ; il s'est vendu comme une œuvre d'art.
🎬 Le saviez-vous ?
Natalie Portman aurait insisté pour exécuter elle-même la majorité des scènes de danse, ce qui aurait suscité une polémique avec sa doublure Sarah Lane qui aurait revendiqué dans la presse l'essentiel du travail technique ; le studio aurait répondu en publiant des photos floues, ce qui constitue probablement la pire stratégie de communication de l'histoire du cinéma chorégraphique.