American Beauty
American Beauty, en 1999, est ce film qu'on a couronné de cinq Oscars, dont celui du meilleur film, et qu'on n'arrive plus aujourd'hui à regarder sans gêne, partiellement à cause des révélations sur Kevin Spacey, partiellement parce qu'il s'agissait dès le départ d'un film qui glorifiait le fantasme d'un homme de 40 ans pour la meilleure amie de sa fille adolescente. Sam Mendes, qui débutait sa carrière de réalisateur de cinéma, filmait Annette Bening, Thora Birch et Mena Suvari avec un détachement esthète qu'on a pris pour de l'ironie subtile et qui s'apparente surtout à de la complaisance bien éclairée.
La scène culte du sac plastique flottant dans le vent, filmée par le personnage adolescent de Wes Bentley qui en pleure presque parce que c'est 'la chose la plus belle qu'il ait jamais vue', est aujourd'hui un sommet involontaire du ridicule. Tout étudiant en école d'art qui a la même prétention en 2026 se ferait moquer publiquement ; en 1999, on appelait cela de la profondeur. Les pétales de rose qui jaillissent sur les fantasmes de Lester Burnham (Spacey) en présence de Mena Suvari sont filmés avec une douceur publicitaire qui aurait dû alerter quiconque n'avait pas perdu son sens critique.
Annette Bening, dans le rôle de l'épouse hystérique aux lèvres serrées, hérite du rôle qu'on donne à toutes les actrices de plus de quarante ans dans les films américains d'auteur : une femme rongée par le matérialisme. Chris Cooper, en voisin militaire homophobe qui se révèle homosexuel refoulé, incarne un cliché psycho-social qu'on a salué comme une fine étude des contradictions américaines et qui est, au mieux, un raccourci de manuel scolaire. Le scénariste Alan Ball, qu'on a longtemps présenté comme un génie de la satire suburbaine, vendait surtout du Cheever pour adolescents.
1999, c'est l'année où Internet entrait massivement dans les foyers américains, c'est l'année où Napster lançait la révolution du partage de fichiers, c'est le début d'une décennie qui allait redéfinir la culture, le travail, la sociabilité. Le film, lui, regardait dans le rétroviseur d'une banlieue américaine fantasmée qui n'existait déjà plus qu'à la télévision. C'était dans tous les sens un film en retard.
🎬 Le saviez-vous ?
Kevin Spacey aurait demandé pendant le tournage qu'on lui serve à déjeuner uniquement des plats colorés en rouge, pour 'rester dans la palette du personnage' ; le service traiteur a essayé puis abandonné face aux risques sanitaires d'une alimentation strictement écarlate.