Prisoners
Prisoners, en 2013, prend Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Viola Davis, Maria Bello, Terrence Howard, Melissa Leo, Paul Dano et demande à Denis Villeneuve de transformer une disparition d’enfants en marécage moral parfaitement photogénique. Jackman y hurle très bien, Gyllenhaal cligne admirablement, Dano s’offre comme surface de projection du mal et Melissa Leo surgit comme vieille gêne à bascule. Villeneuve, après Incendies, filme ici avec cette gravité humide qui allait bientôt devenir sa marque de noblesse américaine. C’est puissant, oui. C’est aussi un peu trop amoureux de la brume éthique qu’il fabrique.
2013 est aussi une année où les thrillers “dark prestige” dominent une partie du cinéma américain et des séries, avec obsession pour la banlieue malade, la famille fissurée et les crimes qui sentent le trauma biblique. Prisoners prospère dans ce climat. Très bien. Mais cette adéquation culturelle lui sert aussi de caution immédiate : si c’est lent, sombre, triste, pluvieux et interprété avec intensité, cela devient vite plus profond que ça ne l’est peut-être. Le film sait admirablement transformer la détresse en atmosphère premium.
Le résultat reste prenant, très bien joué, redoutablement tendu. Il donne aussi la sensation que Villeneuve et son chef opérateur aiment un peu trop la texture de la culpabilité américaine sous ciel gris. Tout y penche vers la grande noirceur, mais une noirceur parfaitement cadrée, presque luxueuse. On admire les caravanes, les caves, les visages creusés, les lampes, la neige sale. On peut aussi souhaiter qu’un monde aussi cruel soit un peu moins beau dans sa manière de nous retenir au bord du gouffre. La douleur y a une si bonne direction artistique qu’elle finit par flirter avec la carte de visite auteuriste.
🎬 Le saviez-vous ?
un sifflet d’enfant de décor aurait été mis sous scellés après avoir “revendiqué l’entière orchestration sonore de la culpabilité suburbane”.