Insomnia
Insomnia, en 2002, prend Al Pacino flic insomniaque, Robin Williams écrivain meurtrier, Hilary Swank policière locale, Maura Tierney et Martin Donovan, puis demande à Christopher Nolan de faire de l’Alaska un brouillard moral sans nuit. Pacino y est usé, presque trop, ce qui sert admirablement le projet ; Williams, casté à contre-emploi, apporte une douceur toxique très utile. Nolan, entre Memento et Batman Begins, filme ici avec une retenue qu’on a parfois oubliée, justement parce qu’elle ne ressemble pas encore à sa signature hypertrophiée ultérieure. C’est un film très bien tenu. Et un peu trop fier de sa retenue.
2002 est aussi l’année du Patriot Act et de la consolidation d’un climat de suspicion, de surveillance et de fatigue morale dans les institutions américaines. Insomnia ne parle pas de cela directement, mais flotte dans une même atmosphère de vérité compromise, d’homme d’autorité qui ne dort plus parce que le système ne se lave plus aussi facilement qu’avant. Très bien. Mais Nolan transforme cette brume éthique en exercice de style si propre qu’on se surprend à admirer la blancheur laiteuse du jour avant de sentir l’odeur de la faute.
Le film est fort, sobre, remarquablement joué. Il reste aussi un petit peu trop soucieux d’être le thriller adulte où tout se dégrade avec classe. Même la culpabilité transpire proprement. On admire les lacs, la lumière, les rideaux, les visages creusés. On peut aussi regretter qu’un récit aussi sale soit emballé avec une si belle discipline atmosphérique. Le sommeil manque ; le contrôle, jamais.
🎬 Le saviez-vous ?
un rideau occultant de motel aurait été remplacé après avoir “tenté de nationaliser à lui seul toute la privation de sommeil morale du récit”.